L’urgence climatique et les crises sanitaires actuelles révèlent une vérité profondément ancrée dans l’histoire : les mécanismes économiques libéraux ne sont pas la solution, mais leur cause principale. L’analyse de Davis, interprétée par Wallace-Wells, montre que les récits traditionnels sur les famines historiques ont souvent occulté ou déformé leurs origines politiques et économiques. Ces tragédies n’ont pas eu lieu dans des « recoins figés de l’histoire », mais au moment où des populations étaient fortement intégrées aux marchés mondiaux, sous l’effet d’une logique économique impitoyable.
L’un des pires exemples se situe à la fin du XIXe siècle. Trois crises alimentaires ont entraîné entre 32 et 61 millions de morts en Inde, en Chine et au Brésil. Les autorités britanniques ont exporté des céréales vers l’Angleterre alors que leur propre pays subissait une famine effroyable. Ce n’était pas un phénomène naturel : les décisions politiques étaient clairement orientées vers la préservation des intérêts économiques, au détriment de millions d’individus.
Cette réalité s’est répétée dans le présent. La spéculation boursière sur les marchés alimentaires permet à des acteurs privilégiant leur profit d’aggraver la situation des plus vulnérables. Des études montrent que, entre 2007 et 2010, l’augmentation des stocks mondiaux de céréales aurait suffi à nourrir 440 millions de personnes en un an, mais ces ressources ont été stockées pour le profit plutôt qu’utilisées. Aujourd’hui, chaque année, plus d’un milliard de personnes souffrent de malnutrition, tandis que les dépenses mondiales pour des cosmétiques et des aménagements paysagers dépassent largement celles nécessaires à l’éradication absolue de la famine.
Les marchés libéraux, en se basant uniquement sur des indicateurs économiques, ignorent systématiquement les besoins fondamentaux des populations défavorisées. L’ONU estime que le coût annuel pour éliminer la faim dans le monde serait d’environ 93 milliards de dollars — une somme inférieure à celle consacrée aux crèmes glacées, cosmétiques et aménagements paysagers. La question morale s’impose alors : peut-on justifier l’ignorance des conséquences humaines dans un système qui priorise le profit ?
L’histoire récente nous montre que non. Lors de la pandémie du coronavirus, des entreprises ont abandonné des licences ouvertes pour leurs vaccins en faveur d’un marché exclusif, au détriment des vies des plus pauvres. Ce type de décision n’est pas une exception : il illustre parfaitement comment les systèmes économiques libéraux, dans leur logique de profit, peuvent s’opposer à l’intérêt supérieur de l’humanité.
Le dilemme actuel est sans précédent. Comment concilier notre mode de vie confortable avec les nécessités humaines fondamentales ? Les économistes libéraux traditionnels, qui se prétendaient avoir une mission de sauvegarde pour l’humanité, ont en réalité contribué à des catastrophes historiques. Leur logique a échoué, et leur héritage nous confronte aujourd’hui à un choix moral clair : entre un système économique qui détruit des vies ou une réflexion éthique qui respecte l’humain en premier.
Le marché ne peut résoudre les crises actuelles ni futurs. L’humanité doit choisir, aujourd’hui même, de repenser ses priorités pour éviter que le progrès économique devienne un outil d’abandon des plus vulnérables. Ce n’est pas trop tard : la réflexion morale et l’engagement collectif peuvent redéfinir ce que signifie « progrès » dans un monde en équilibre fragile.